Le 10 km ne vaut plus rien ? Cette étrange banalisation des distances
« Moi, je suis un petit coureur. Je ne fais que des petites distances. »
La phrase revient parfois dans les conversations, généralement avec un sourire et presque comme une excuse. La personne court pourtant régulièrement. Elle connaît les matins où les jambes sont légères, les sorties sous la pluie, les jours où le premier kilomètre ressemble déjà au huitième. Mais puisqu’elle ne court « que » 5, 10 ou 15 kilomètres, elle éprouve curieusement le besoin de le préciser.
C’est étrange, lorsqu’on y pense. À quel moment 10 kilomètres sont-ils devenus une petite distance ? Quand le semi est-il devenu raisonnable, le marathon presque une suite logique et les 50, 80 ou 100 kilomètres des horizons suffisamment familiers pour que l’on parle aujourd’hui d’un « petit trail de 20 bornes » ?
Rien de tout cela n’est regrettable. Au contraire. La course à pied n’a probablement jamais offert autant de façons de courir, de voyager et de se découvrir. Mais cette richesse a peut-être eu un drôle d’effet secondaire : à mesure que les distances se sont allongées, celles que nous courions déjà ont semblé rétrécir.
Quand ce qui nous rendait fier ne suffit plus
Souvenez-vous de vos débuts. Pour beaucoup, courir trente minutes sans s’arrêter constituait déjà une aventure. Puis il y a eu 5 kilomètres. Un jour, peut-être, 10. La première fois, on regarde sa montre avec une certaine satisfaction. Quelques années plus tard, ces mêmes 10 kilomètres deviennent « la petite sortie ».
C’est une excellente nouvelle : le corps s’est adapté. Mais notre perception aussi. Ce qui représentait une victoire devient normal, puis parfois banal. Et une fois que 10 kilomètres ne nous impressionnent plus, il est tentant d’en chercher 15. Puis 21. Puis 42. Certains ajouteront du dénivelé. D’autres partiront pour 50, 80 ou 100 kilomètres.
Pourquoi pas ? La course est aussi faite pour cela : découvrir, essayer, repousser un peu les limites de ce que l’on pensait possible. Mais une question mérite peut-être de nous accompagner de temps en temps : pourquoi avons-nous si naturellement envie d’ajouter quelque chose ? Plus loin, plus haut, plus longtemps, plus difficile. Pourquoi pas la même distance courue différemment ? Plus vite ? Avec davantage de maîtrise ? Ou simplement avec autant de plaisir qu’avant ?
Jusqu’où courons-nous pour nous-mêmes ?
Il faut reconnaître que la course à pied se prête merveilleusement bien à cette escalade. Il y a toujours un nombre supérieur au précédent. Après 10 vient 21. Après 42, il reste encore beaucoup de chiffres disponibles. Et lorsque les kilomètres ne suffisent plus, quelques milliers de mètres de dénivelé permettent assez facilement de pimenter l’affaire.
Aurions-nous un petit côté masochiste soigneusement dissimulé sous nos shorts de running ? Peut-être. Mais il y a certainement quelque chose de plus profond et de plus intéressant derrière tout cela.
Le dépassement de soi procure une satisfaction bien réelle. Préparer pendant des mois un objectif qui semblait inaccessible, traverser une nuit en montagne, terminer son premier marathon ou simplement découvrir que son corps est capable de beaucoup plus que ce que l’on imaginait peut laisser des souvenirs extraordinaires. Certains trouvent dans ces aventures un espace de liberté, de silence, de confiance, parfois même une forme de sens. Et c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles le sport est si précieux.
Mais comme souvent lorsque nous cherchons « toujours plus », une petite question mérite de rester quelque part dans un coin de la tête : qu’est-ce que je suis réellement venu chercher ?
L’aventure ? Le plaisir ? Le dépassement ? Une parenthèse dans une vie trop remplie ? Le besoin de me prouver quelque chose ? Ou parfois, sans vraiment m’en rendre compte, celui de montrer quelque chose aux autres ?
Il n’y a rien de gênant à se poser la question. La réponse peut même changer avec les années.
La comparaison court parfois avec nous
Les réseaux sociaux n’ont évidemment pas inventé la comparaison. Bien avant eux, il suffisait d’un collègue, d’un voisin ou de l’inévitable tonton Hubert pour transformer une performance parfaitement satisfaisante en résultat soudain beaucoup moins impressionnant.
Mais nous sommes désormais exposés en permanence aux exploits des autres. Pendant que vous savourez votre sortie de 12 kilomètres, quelqu’un vient d’en publier 35. Vous terminez votre premier semi et votre téléphone vous propose les images d’un coureur franchissant un col au 120e kilomètre. Sans même nous en rendre compte, notre échelle peut se déplacer.
C’est peut-être ainsi qu’un coureur parfaitement heureux de sa pratique finit par se présenter comme un « petit coureur ». Non parce que ses sorties ont changé, mais parce que son environnement de comparaison a changé. Et peut-être qu’une partie de la banalisation des distances vient simplement de là : nous ne regardons plus seulement ce que notre pratique nous apporte, mais aussi ce que font ceux qui nous entourent.
Pourtant, la distance dit jusqu’où vous êtes allé. Elle ne dit ni pourquoi vous y êtes allé, ni ce que vous y avez trouvé.
Il existe plusieurs façons d’aller plus loin
Lorsqu’un coureur termine facilement 10 kilomètres, nous lui demandons volontiers quand il fera son premier semi. Après le semi viendra peut-être le marathon. Puis, pourquoi pas, un trail plus long. Cette progression est naturelle lorsqu’elle correspond à une envie.
Mais rester sur une distance ne signifie pas rester au même endroit.
On peut apprendre à mieux gérer son allure, retrouver de la vitesse, devenir plus économique, travailler sa force, améliorer un chrono ou simplement courir avec davantage de facilité. On peut également ne rechercher aucune performance et continuer à faire ses sorties parce qu’elles font du bien. Un 10 kilomètres tranquille et le même 10 kilomètres couru près de ses possibilités portent le même nom, mais ils ne racontent certainement pas la même histoire.
Et celui qui préfère partir huit heures sur les sentiers n’a évidemment aucune raison d’y renoncer. La question n’est pas de savoir quelle pratique serait supérieure. Elle est beaucoup plus personnelle : est-ce que ce que je poursuis me ressemble encore ?
Peut-être suffit-il parfois de se rappeler pourquoi nous courons
La course à pied peut être une compétition, une aventure, une recherche de performance, un moyen de prendre soin de soi ou simplement une heure pendant laquelle personne ne nous demande rien. Elle peut aussi être tout cela à différentes périodes d’une même vie. C’est probablement l’une de ses plus belles qualités.
Il n’y a donc rien de problématique à vouloir aller plus loin. Ni à vouloir aller plus vite. Ni même à ne vouloir aller nulle part en particulier. Mais lorsque « plus » devient systématiquement la prochaine réponse, il peut être intéressant de vérifier que nous n’avons pas oublié la question en chemin.
Pourquoi est-ce que je cours ? Pour ma santé ? Pour le plaisir ? Pour me dépasser ? Pour voir jusqu’où je peux aller ? Pour partager quelque chose ? Pour battre mon chrono ? Pour avoir une histoire à raconter ?
Il n’y a probablement pas de bonne réponse. Nous en avons souvent plusieurs, et elles évoluent avec nous. Peut-être existe-t-il seulement une réponse dont il faut se méfier : celle que nous n’avons jamais vraiment choisie.
Alors non, 10 kilomètres ne valent pas moins que 50. Cinquante ne valent pas davantage que 5. Ce ne sont que des distances jusqu’au moment où quelqu’un décide de leur donner un sens.
Et avant d’ajouter quelques kilomètres au prochain dossard, il n’est peut-être pas inutile de se poser une dernière question :
Est-ce que j’ai réellement envie d’aller plus loin… ou est-ce que j’ai simplement oublié tout ce que je pouvais encore trouver ici ?
Pour aller plus loin
Cette réflexion sur nos motivations n’est pas seulement philosophique. Elle intéresse aussi la psychologie du sport. Une revue scientifique publiée en 2024 a examiné 61 travaux consacrés aux motivations des marathoniens et ultramarathoniens. Elle montre surtout la diversité des raisons qui nous poussent à courir : santé et forme physique, accomplissement personnel, relations sociales, estime de soi, exploration personnelle ou encore recherche de sens. Les motivations peuvent également évoluer avec l’âge et l’expérience. Autrement dit, la science ne dessine pas le portrait d’un « ultratrailer type » et encore moins celui d’un coureur qui chercherait simplement à en faire toujours plus.
Une autre étude, publiée dans Psychology of Sport and Exercise, a comparé 611 coureurs d’ultra et de distances inférieures, compétiteurs ou pratiquants loisir. Les ultrarunners présentaient notamment des scores plus élevés de motivation intrinsèque et de persévérance, mais les chercheurs n’ont pas retrouvé de différence générale de personnalité permettant de résumer ces pratiquants à un profil psychologique particulier. C’est une nuance importante : derrière une même distance peuvent se cacher des motivations très différentes.
Enfin, il existe bien un versant moins confortable de la littérature : celui de la dépendance à l’exercice et de la pratique qui finit par prendre trop de place. Une revue consacrée à la santé mentale des sportifs d’ultra-endurance souligne que des comportements problématiques existent et méritent d’être mieux étudiés. Cela ne signifie évidemment pas qu’aimer courir beaucoup revient à être « accro ». La frontière intéressante se situe plutôt dans la relation que chacun entretient avec sa pratique : reste-t-elle choisie, compatible avec sa santé et sa vie quotidienne, ou devient-elle progressivement quelque chose que l’on ne parvient plus à réguler ? La littérature reste prudente et appelle à davantage de recherches.
Pour ceux qui souhaitent lire les travaux originaux : revue scientifique sur les motivations des marathoniens et ultramarathoniens, étude sur les caractéristiques psychologiques des ultrarunners et coureurs de distances plus courtes et revue sur la santé mentale et la dépendance à l’exercice en ultra-endurance.
